L’aveugle Bartimée

Marc 10.46-52

Elle est curieuse cette histoire d’aveugle, assis au bord du chemin au début de l’histoire et qui marche avec la troupe de Jésus à la fin.
Sa foi lui a permis de quitter sa solitude.
Sa foi l’a sorti de son immobilisme.
Sa foi l’a déplacé d’à côté du chemin pour le mettre dans le chemin.

Jésus, dont nous avons vu se dessiner au fil de l’évangile de Marc la silhouette d’un éternel marcheur, ici encore ne tient pas en place.
Il poursuit sa route vers Jérusalem, sa destination finale à tous les sens du terme même le plus dramatique.
On le dirait pressé que le dénouement arrive.
Lui et la troupe qui le suit sont à peine arrivés à Jéricho, que tout de suite il repart.
Il est étonnant ce verset 46 « Ils viennent à Jéricho. Et comme Jésus sortait de Jéricho … »

Jéricho, c’est tout près de Jérusalem, une trentaine de km à l’est, près du Jourdain
C’est une ville importante dans l’Ancien Testament.
Elle est sur la route des hébreux qui arrivent d’Égypte pour conquérir le pays de Canaan et elle est restée célèbre grâce à l’épisode de l’effondrement de ses remparts au son des trompettes du peuple hébreu conduit par Josué, une douzaine de siècle environ avant la naissance de Jésus.
La ville sera assiégée, détruite et tous ses habitants – hommes, femmes, enfants – seront massacrés par les hébreux.
Bien plus tard dans le récit biblique Jéricho sera reconstruite.
Vous savez que l’archéologie a montré que l’épisode de l’effondrement des remparts et de la conquête de la ville n’avait pas eu lieu historiquement mais là n’est pas la question ce matin.
Dans le récit de la destruction de Jéricho menée par Josué relaté dans l’Ancien Testament dans le livre de Josué, il y a un verset très intéressant pour quiconque lit la guérison de Bartimée dans le Nouveau Testament dans l’évangile de Marc.
Avant l’assaut de la ville par le peuple hébreu, on lit en Josué 6,1 (pour ceux qui ne croient que ce qu’ils voient c’est p. 214) :
« Jéricho était complètement fermée devant les Israélites. Personne n’en sortait et personne n’y entrait. »
Et dans l’évangile de Marc, on lit : « Ils viennent à Jéricho. Et comme Jésus sortait de Jéricho… »
Jésus entre et ressort de cette ville dont le livre de Josué nous dit qu’avant la destruction des remparts, personne n’en sortait et personne n’y entrait.
C’est donc toute la conquête de Jéricho qui est derrière cette phrase anodine de Marc et surtout l’intervention divine qui a permis cette conquête sous forme du souffle des trompettes.
Je parle de cette intervention de Dieu qui fait s’effondrer les murs qui cloisonnent certains dans des lieux sécurisés et d’autres à l’extérieur.

C’est tout à fait ce que va faire Jésus avec Bartimée.
Bartimée, c’est par excellence celui qui est à l’extérieur, celui qui est exclu.
On ne peut pas faire plus à l’extérieur que Bartimée !
Il est aux marge de la vie puisqu’il est atteint d’une grave pathologie.
Il est en dehors de la société puisqu’il mendie pour vivre, il n’a aucun rôle social, aucune place dans le monde.
Sa pathologie le rend même indigne d’offrir un culte à Dieu puisque le livre du Lévitique nous dit que les infirmes, comme les aveugles, ne peuvent s’approcher du temple pour apporter des offrandes à Dieu.
Il est en dehors de la ville puisque Jésus doit sortir de Jéricho pour le trouver.
Il est même en dehors du chemin puisqu’il est assis sur le côté.
Bartimée représente donc un personnage qui concentre toutes les caractéristiques de l’exclusion.
Jésus en l’appelant, nous reviendrons sur l’appel, fait s’effondrer les remparts qui encloisonne Bartimée dans sa déshonorante marginalité.

Il y a dans ce geste de décloisonnement quelque chose de très fort.
Un miracle qui remet les gens en marche mais aussi qui les réintègre dans le courant de la vie, dans le courant de l’humanité, dans le courant de l’histoire (d’ailleurs on en a fait une histoire du fils de Timée).
Bartimée laisse derrière lui son manteau comme les traces de sa vie précédente et ne s’encombre plus de rien pour suivre Jésus.

Mais il n’y a pas que Bartimée qui soit guéri dans cette histoire.

Qui est aveugle dans cette histoire ?
Bartimée certes.
Et la foule certainement qui ne veut pas voir Bartimée.
La foule, et peut-être même les disciples, est aussi sourde, elle qui ne veut pas entendre le mendiant et le rabroue pour qu’il se taise.
La foule, les disciples, n’ont pas envie d’être ralentis par quelqu’un qui est en dehors du flot des marcheurs et des vivants.
Quelqu’un sur le bord de la vie.

N’empêche, c’est celui-là, celui qui est en marge, l’exclu, qui reconnait et confesse l’identité messianique de Jésus.
Il crie « Fils de David » alors que Jésus n’était identifié jusque-là dans ce passage que par sa ville d’origine, on disait « Jésus le Nazaréen ».
Nommer Jésus « Fils de David », c’est l’identifier au Messie tant attendu issu de la grande lignée davidique.

La foule sera la première guérie par la parole de Jésus.
Elle est transformée dans cette histoire.
D’aveugle et sourde qui fait obstacle à l’insertion de Bartimée, elle devient celle qui permet cette insertion, celle qui relaye l’appel.
Je relis l’extraordinaire verset 49 :
« Jésus s’arrêta et dit : appelez-le. Ils appelèrent l’aveugle en lui disant : Courage ! Lève-toi, il t’appelle ».
Extraordinaire verset qui comporte trois fois le verbe appeler.
La première fois dans la bouche de Jésus qui s’adresse à la foule en parlant de Bartimée « appelez-le ! », la seconde c’est la foule qui s’adresse à Bartimée, et la troisième dans la bouche de la foule en parlant de Jésus qui s’adresse à Bartimée.
Chacun se passe le relais de l’appel et à la fin du récit, Bartimée intègre la foule qui suit Jésus, il devient disciple.
C’est pourquoi je ne crois pas que nous ayons là un récit de guérison mais plutôt un récit de vocation !
Vocation, comme « vocare » en latin : « appeler ».
On devrait appeler ce passage, « la vocation » ou « l’appel de Bartimée ».
D’ailleurs, contrairement à la plupart des récits de guérison, ici, le bénéficiaire est nommé, comme les disciples quand Jésus va les chercher au bord du lac de Galilée.
Bartimée, fils de Timée.
Avec un parallélisme entre les deux appellation, « Bartimée, fils de Timée » et « Jésus, fils de David ».
Mais cela les oppose aussi.
Bartimée, n’est rien d’autre que le fils de Timée puisque « Bar », en araméen cela veut dire fils, donc Bartimée est une autre façon de dire « fils de Timée ».
Jésus lui, le fils de David, par cette filiation davidique est le messie attendu.
Mais le prénom Jésus, traduction du grec Ièsous passée par le latin, en hébreu cela se dit Josué, qui veut dire « Dieu sauve » et cela nous ramène encore à l’intervention de Dieu pour mettre à terre les remparts qui séparent les gens.

Il y a dans ce geste de décloisonnement quelque chose de très fort qui n’est pas sans lien avec le geste de Luther qui afficha ses 95 thèses sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg le 31 octobre 1517.
S’il y a bien un dimanche pour en parler, c’est aujourd’hui, dernier dimanche du mois d’octobre.

Il y a dans ce geste de résistance de Luther, comme dans celui de Jésus au bord du chemin à la sortie de Jéricho, une dimension politique.
Réfuter l’autorité politico-religieuse.
Luther a désigné ses ennemis en la personne du Pape qu’il entend alerter sur les dérives de son Église et donc en la personne de l’empereur du Saint Empire romain germanique qui tient son autorité du pape et est en charge de la faire respecter.
Jésus va défier les autorités de son temps, tant religieuses que politiques et elles vont même s’allier pour le mettre à mort.

Il y a dans ce geste de Luther une dimension sociale de remise en cause du système de valeurs en place.
On retient, avec raison, le combat de Luther contre l’obtention du salut par les œuvres, c’est-à-dire par le comportement et par l’obéissance à la loi, mais sa première indignation fût contre l’obtention du salut par l’argent.
Dans ses 95 thèses, il fustige les indulgences papales, ce morceau de papier que l’on peut acheter à prix d’or pour obtenir son salut.
Ce salut, Luther le redécouvre dans les lettres de Paul que nous avons lues tout à l’heure, offert gratuitement par Dieu.
C’est ce qu’on appelle la grâce, cet amour que Dieu nous offre.
Seule condition pour être en état d’en profiter : y croire, c’est-à-dire la foi.
Je relis le passage de la lettre aux Éphésiens :
« C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés au moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. »
Pour résumer, je dirai, que tout le monde y a droit.
Mêmes ceux qui n’ont pas d’argent, même ceux qui ne peuvent faire des actions d’éclat comme un pauvre mendiant infirme au bord du chemin.

Il y a dans ce geste de Luther aussi, une dimension transformatrice.
Ne nous trompons pas, chez Luther cette dimension transformatrice n’est pas née de rien.
Elle avait lentement mûri en Europe pendant les siècles précédents, soutenue par de grandes personnalités réformatrices dont les actions et les idées n’ont pas eu le retentissement de celles de Luther parce que le monde n’était pas encore prêt.

Et puis, il y a dans ce geste de Luther, une dimension spirituelle.
Remettre la Bible et la foi au centre de la vie religieuse.
Relier, comme pour Bartimée, la foi et l’appel.
Dieu est le moteur de la transformation et de l’appel, et la foi, en quelque sorte, en est le carburant.

La remise en cause de l’autorité et du systèmes des valeurs, et la promotion de la transformation individuelle par la foi vont permettre le développement de la notion de liberté de conscience, enjeu qui sera au cœur des guerres européennes de religion pour les trois siècles suivant.

De tous ces gestes de décloisonnement, découle aussi la conviction que rien n’est définitivement acquis, que tout doit être sans cesse reconstruit et déconstruit.
Que chaque certitude qui s’érige cache son lot d’exclus qu’il faut appeler.
Jamais nous n’aurons fini d’être appelés et d’en appeler d’autres dans un même mouvement.
Jamais nous n’aurons fini de marcher sur les voies que Dieu ouvre devant nous et que la Bible nous esquisse.
Jamais nous n’aurons fini d’être tantôt sur les chemin et tantôt aux bords des routes.
Jamais nous n’aurons fini d’entendre cet appel que Dieu nous adresse.
Amen

Plaisance, dimanche 28 octobre 2018, culte anniversaire de la Réformation — Pasteure Marie-Pierre Cournot

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