Ton prochain

Luc 10.25-37

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Cette phrase on la connait par cœur et on ne fait même plus très attention aux mots employés.
Le spécialiste de la loi qui interroge Jésus, lui, est assez pointilleux et précis, comme j’imagine tous les spécialistes de la loi.
Il veut donc savoir qui est ce prochain qu’il faut qu’il aime comme lui-même.
Et Jésus lui raconte l’histoire de cet homme qui allait de Jérusalem à
Jéricho, environ 25 km dans une région désertique (je le sais, j’y étais il y a 2 mois).

Le spécialiste de la loi avait interrogé Jésus au début du récit : « Qui est mon prochain ? »
Et Jésus termine son histoire par cette question : « Qui est le prochain de l’homme agressé ? ».
Il y a un glissement de mon prochain au le prochain de l’homme agressé.
L’important pour Jésus, ce n’est pas qui est mon prochain, mais de qui je
suis le prochain.

Si on appelle classiquement cette parabole, la parabole « du bon Samaritain », c’est qu’il y a des mauvais Samaritains.
Samaritain = habitant de Samarie.
C’est une région qui se trouve au nord de la Judée.
La Samarie, c’est l’étranger pour un juif.

D’après les récits de l’Ancien Testament, quand le peuple juif qui a fui l’Égypte s’installe en Canaan, le pays est réparti suivant les 12 tribus qui correspondent à peu près aux descendants des douze enfants ou petits-enfants du patriarche Jacob, le petit fils d’Abraham (Deutéronome et surtout Josué).
A la mort du roi Salomon au 10e siècle av. J.-C., ce grand royaume est coupé en deux : le royaume d’Israël au nord et le royaume de Juda au sud (2e livre des Rois).

Royaume du Nord (correspond à 10 tribus) : autour de la ville de Sichem (= Naplouse), puis de Tirça, puis de Samarie. Détruit en 721 par les Assyriens.
On ne sait pas ce qu’est devenue la population du Royaume du Nord.
On pense qu’une partie est exilée par les Assyriens dans leur énorme empire et qu’une autre se réfugie où elle peut et en particulier dans le royaume du Sud.
D’après les deux livres des Rois, les Assyriens envoie des colons de Mésopotamie (qui évidemment ne sont pas juifs) s’installer dans le royaume vaincu.
En raison de ce mélange avec des non juifs venus de Mésopotamie, les habitants de Samarie, (l’ancienne capitale du Royaume du Nord) ne seront plus considérés comme des vrais juifs par les habitants du Royaume du Sud, alors que les Samaritains, eux, se considèrent comme les vrais descendants du royaume d’Israël et du judaïsme.

Royaume du Sud (tribus de Juda et Benjamin) : autour de Jérusalem. Jérusalem prise en 597 et Temple détruit en 587 par Nabuchodonosor II. Une partie de la population de Jérusalem est exilée à Babylone.

La crise entre juifs du sud et Samaritains se cristallise au moment du retour de l’Exil (quand les gens rentrent de Babylone à Jérusalem) en 538 (édit de Cyrus).
Il y a une grande question à l’époque qui est de savoir qui sont les vrais descendants du peuple juif.
Les Samaritains édifient un temple au mont Garizim à la fin du IVe siècle av JC qui vient directement concurrencer le Temple de Jérusalem reconstruit.
La Torah est le livre saint des Samaritains mais pas les autres livres juifs.
Encore d’autres divergences religieuses entretiennent cet antagonisme entre juifs de Jérusalem et Samaritains.
Il y a toujours de nos jours une petite communautés de Samaritains avec leur propre religion.

Au temps de Jésus, la Samarie est une région autour de la ville de Samarie, qui correspond géographiquement au sud de l’ancien royaume du Nord.

Toutes ces précisions sont importantes car cela explique que du temps de Jésus, un Samaritain est un étranger et même un ennemi.
On dit même que « Samaritain ! » était une injure dans la bouche d’un juif pieux.
Le Samaritain nous précise Luc était en voyage sur la route entre Jérusalem et Jéricho, sinon il n’avait rien à faire dans cette région !

« Qui est le prochain de l’homme agressé ? »
Réponse : « Le Samaritain ».
Mais ça veut dire quoi « être le prochain de quelqu’un » ?
Dans tout l’évangile de Luc le mot « prochain » n’est que à ces deux endroits, dans ce texte.
Ne se trouve chez Marc ni chez Matthieu.
Une fois dans Jean : Jn 4,5 : épisode de la Samaritaine où le mot est utilisé comme adjectif dans le sens de proche, près de : il s’agit de l’endroit où Jésus arrive et qui est proche du champ de Jacob.
En grec : Prochain = πλησιος : le proche, le voisin, l’entourage proche comme les amis ou la famille.
Donc exactement ce que le Samaritain, l’ennemi juré, n’était pas pour l’homme agressé.
Il est même tout à fait vraisemblable que s’il n’avait pas été laissé pour mort au bord de la route, notre homme n’aurait même pas adressé la parole au Samaritain, il aurait même certainement détourné son chemin.
Être le prochain de quelqu’un c’est donc faire fi des tensions et des frontières, au sens propre.
Ne pas s’arrêter aux différences religieuses.
Notre bon Samaritain, avant de s’occuper de l’homme blessé ne se demande pas s’il est samaritain, c’est-à-dire de la même religion que lui !
Il le sauve, c’est tout !

Le prochain c’est donc celui qui s’arrête pour porter secours, celui qui prend en charge (physiquement et financièrement) les blessures, qui permet la guérison mais aussi le rétablissement complet de la personne.
Le Samaritain rend possible en quelque sorte la résurrection de l’homme agressé.
Il devient responsable de sa vie.
Cette responsabilité s’inscrit dans le temps.
Prends soin de lui dit-il à l’aubergiste !
Pour combien de temps ?

Frères et sœurs, de qui êtes-vous le prochain ?

Peut-être pourrions-nous nous rapporter à la première partie du texte de ce matin.
La préoccupation initiale du spécialiste de la loi, c’était : que faut-il faire pour hériter de la vie éternelle ?
La vie éternelle, ici, c’est ce que d’autres appellent le salut ou le Royaume de Dieu.

« Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? »
Et la réponse « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain, comme toi-même. »
La réponse directement tirée de l’Ancien Testament, montre au spécialiste de la Loi que Jésus n’a rien inventé, il se base sur les textes sacrés du peuple juif et il les interprète.

Je dois vous avouer que devant une telle réponse, je n’aurai pas demandé qui est mon prochain mais plutôt « Qui est mon Dieu ? ».
En réalité, peut-être que les deux questions se rejoignent.
Notre Dieu, c’est un dieu pour lequel on n’est pas enfermés dans une histoire, dans un pays, dans un temple, dans une identité, fusse-t-elle religieuse.
Aimer notre Dieu, c’est détruire tout ce qui fait que l’on est soi-même pour ne plus être que le prochain de quelqu’un.
Comme l’homme blessé qui, aux yeux du Samaritain, n’est plus un Judéen qui adore son Dieu au Temple de Jérusalem et lis tous les livres sacrés de son peuple et suit leur rituels.
Et le Samaritain n’est plus un Samaritain qui adore Dieu au Temple du mont Garizim avec ses livres sacrés et ses propres rituels.
Aimer notre Dieu, c’est faire ce geste de vie, qui au-delà de la préoccupation matérielle comme désinfecter des blessures, consiste à prendre en charge entièrement la vie de l’autre, parce qu’après tout on est tous dans le même bateau, on a tous reçu la vie en héritage comme cadeau de Dieu.
Cette vie est ce que nous avons tous en commun. Elle nous lie éternellement et nous rend co-responsables les uns des autres au-delà de toutes les frontières que les humains mettent entre eux.
Ce qui nous lie avec celui dont on est le prochain n’a rien à voir avec une quelconque relation sociale, mondaine ou diplomatique.
On pourrait même dire que nous n’avons pas de relation directe avec celui dont on est le prochain.
Le Samaritain ne deviendra probablement pas ami avec l’homme blessé.
Par contre nous avons une relation commune.
Exactement comme dans les réseaux sociaux, mais là ce serait un réseau divin qui nous fait tous prochains les uns des autres.
Au-delà de cela, je dirai même qu’être le prochain de quelqu’un, prendre en charge sa vie, en être responsable jusqu’à permettre sa résurrection, c’est en quelque sorte devenir l’autre, habiter sa vie.
Le geste qui résume le mieux cela dans notre histoire, c’est quand le Samaritain installe l’homme blessé sur sa propre monture.
À l’époque, s’asseoir sur la monture de quelqu’un d’autre c’est presque prendre sa place.
Être le prochain de quelqu’un c’est devenir lui ou elle !
Aime ton prochain comme toi-même : et si le prochain devenait toi-même ?
Et si tu devenais ton prochain ?
Amen

Plaisance, dimanche 14 juillet 2019 — Pasteure Marie-Pierre Cournot

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