Et si l'on démissionnait ?

Matthieu 4,12-23

Quel titre pourrions-nous donner à ce passage de l’évangile de Matthieu ?
Difficile à dire puisqu’il y a deux parties bien distinctes : la deuxième, bien connue, qui raconte comment Jésus choisi ses quatre premiers disciples, et la première qui traite de la première proclamation prophétique de Jésus.

Nous allons donc commencer par la première.
Le texte n’est pas très facile à comprendre je crois et mérite quelques éclaircissements.
À l’annonce de l’arrestation de Jean le Baptiste, Jésus se retire en Galilée : il a peut-être un peu peur, cela fait un peu trop pour lui que son cousin ait été emprisonné, il a besoin de se retrouver seul et loin du monde.
Il se retire.
Le terme grec traduit par « se retirer », c’est celui qui donnera « anachorète », le nom de certains moines qui vivent complètement retirés du monde, tout à fait seuls et isolés, et non en groupe comme d’autres moines.

Jésus, nous dit Matthieu, se retire en Galilée, mais en fait il est déjà en Galilée, puisque Matthieu nous précise que Jésus quitte Nazareth pour Capharnaüm.
Nazareth est en Galilée, un peu à l’ouest du lac de Galilée, qu’on appelle aussi le lac de Tibériade.
Matthieu appelle ce lac « la mer ».
Actuellement, Nazareth c’est la plus grosse ville arabe du pays, environ les deux tiers de ses habitants arabes sont de religion musulmane et un tiers sont de religion chrétienne.
C’est la ville israélienne dans laquelle vivent le plus grand nombre de chrétiens puisqu’en Israël, la très très grande majorité des chrétiens sont arabes.
Jésus quitte donc Nazareth, la ville de sa famille, il laisse derrière lui ses parents, et se retire à Capharnaüm.

Capharnaüm, c’était une petite ville sur la rive nord du lac de Tibériade, donc comme dit Matthieu près de la mer.
Actuellement, c’est un site touristique où l’on visite les vestiges de la maison de Pierre.
Il n’y a qu’en français je crois que le nom de cette bourgade, Capharnaüm, s’utilise comme nom commun pour désigner un grand bazar.
Cela vient de la description dans l’évangile de Marc d’une énorme foule qui entourait Jésus dans cette ville.
« Kfar Nahum » : le village de Nahum.
Nahum : peut-être le prophète ? Le 12e des petits prophètes de notre Bible.
Son nom veut dire « consolation », donc Capharnaüm est le village de la consolation.
En tout cas là où Jésus se retire pour se remettre de la terrible nouvelle de l’arrestation de Jean le baptiste.
Capharnaüm est situé dans l’ancien territoire de Zabulon et Nephtali ce qui permet à Matthieu de citer l’Ancien Testament, le livre d’Esaïe 8,23,9-1.
Cette citation est assez différente de la version que nous avons, que ce soit dans la bible hébraïque ou dans la version grecque de la Septante.
Soit Matthieu connaissait encore une troisième version, soit il a volontairement ou involontairement modifié le texte.
Zabulon et Nephtali sont deux des douze tribus qui se sont divisé le pays lors de la conquête d’Israël.
Elles sont dans le nord du pays, à l’ouest du lac de Tibériade.
Nephtali est la plus au nord des deux et comprend toute la rive ouest du lac de Tibériade et s’étend de l’autre côté de la rive est du Jourdain.
La citation d’Esaïe selon Matthieu, parle ensuite de 3 régions :

  • la route de la mer, c’est la région côtière qui longe la méditerranée,
  • la région au-delà du Jourdain, ce sont donc les territoires à l’est du Jourdain
  • la Galilée des nations, expression propre à Matthieu, et qui si l’on en croit Esaïe représente la Galilée.
    « Les nations » font habituellement référence aux populations païennes, non juives, et signifie peut-être ici que Matthieu considère que la Galilée est une terre à convertir pour Jésus.
    Cela se confirme avec la mention d’un peuple qui se trouvait dans les ténèbres et qui a vu une grande lumière.
    Matthieu s’appuie sur ce passage du prophète Esaïe qui en d’autres temps, vraisemblablement au 8e siècle avant Jésus-Christ, avait annoncé l’arrivée d’une période de calme et de prospérité après les ténèbres, c’est-à-dire après l’annexion de ces trois régions par les Assyriens.
    Jésus reprend ainsi à son compte la vocation prophétique d’Esaïe et endosse l’image de la grande lumière.
    Et d’ailleurs, nous dit Matthieu, « A partir de ce moment-là, Jésus commença à proclamer ».
    C’est le début de son ministère prophétique.
    Et que dit-il ?
    Suivant les traductions, c’est assez variable.
    Dans la traduction que nous utilisons dans cette paroisse, la Nouvelle Bible Second : « Changez radicalement ! ».
    Dans la Bible en français courant : « Changez de vie ! » ou « Changez votre vie ! » suivant les éditions.
    Dans la Bible de Jérusalem : « Repentez-vous ! »
    Et dans la Traduction œcuménique de la Bible : « Convertissez-vous ! »
    On voit bien l’idée de changement.
    Le terme grec, c’est « μετανοεω », le verbe qui a donné la métanoïa.
    Je sens que vous n’êtes pas plus avancés !
    Étymologiquement, métanoïa, c’est aller au-delà de sa pensée.
    Une fois n’est pas coutume, allons pour l’occasion faire un tour chez le philosophe Paul Ricoeur.
    Dans un de ses cours quand il était professeur à Strasbourg, et qui a été publié , Ricoeur parle du philosophe grec Platon qui associe le processus des idées à un voyage : « La connaissance est une migration vers un lieu intelligible » (La république de Platon).
    Ensuite Ricoeur s’intéresse à ce qui fait se lancer dans ce voyage, ce qu’il appelle « la crise décisive de la mise en route », et c’est la métanoïa, une sorte conversion qui tient de la purification.
    Ricoeur poursuit : « Il s’agit d’instaurer dans l’âme un vide, une nuit, une impuissance, une absence, qui préludent à la révélation. »
    Et un peu plus loin : « il faut perdre le monde pour trouver son âme et sa vérité. »
    Il faut en quelque sorte, comme le fait Jésus au début de notre récit, se retirer du monde ou plutôt, retirer le monde de soi.
    C’est à ce prix que l’on peut entreprendre la conversion nécessaire pour suivre Jésus.
    Se libérer de tout ce qui nous remplit, faire la nuit pour pouvoir accueillir la lumière, ne plus être en capacité de rien.
    Se débarrasser de toute revendication de la moindre possibilité en nous-mêmes.
    Être d’une totale vacuité et d’une totale dépendance.

Et nous voilà à la deuxième partie de notre récit.
Le premier exemple de cette métanoïa à laquelle Jésus nous appelle, Matthieu nous le donne dans ce récit de l’appel des premiers disciples.
Jésus marche, nous voilà comme disait Ricoeur, dans le voyage.
et Jésus va déclencher « la crise décisive de la mise en route » chez les quatre marins qu’il rencontre.
Il les voit d’abord, puis les appelle, chacun par leur prénom.
Là j’ouvre une parenthèse.
Ces marins, ce sont deux fois deux frères.
Étonnant !
Je me suis toujours demandé pourquoi Jésus appelle des paires de frères ?
Je pensais que c’était parce qu’il voulait des personnes qui se ressemblent et cela allait complètement à l’encontre de mes convictions que Jésus nous appelle tous, aussi différents soit-on.
Et puis dimanche dernier, à l’occasion de notre débat sur « comment faire Église ensemble » Lucie-Colette, prédicatrice de l’Église méthodiste africaine avec qui notre paroisse chemine, a dit cette phrase qui m’a éclairée : « Les deux fils d’une même mère sont toujours deux personnes différentes ».
On peut donc être frères et sœurs et différents.
On peut croire en le même père et avoir des façons différentes de l’exprimer.
Je referme la parenthèse.

Les marins possédaient des bateaux, des filets, ils étaient remplis de la potentialité d’une multitude de poissons.
Non seulement cela leur donnait de la puissance, cela dessinait leur avenir, mais cela définissait l’essence même de leur être.
« Ils étaient pêcheurs » nous dit Matthieu.
Sans cette possibilité de recueillir et d’amasser du poisson en quantité, ils n’étaient plus rien.
Et c’est justement de cela qu’ils se dessaisissent, de leur filets, leur bateaux, toutes leurs futures pêches.
Et même pour deux d’entre eux, de leurs racines, de leur père.
Au lieu de jeter leurs filets à la mer, dans un geste volontaire et efficace, ils vont juste les laisser là, abandonner toutes velléité de faire quoi que ce soit, ne plus être acteur.
En quelque sorte on pourrait dire qu’ils démissionnent.
Les disciples démissionnent.

Frères et sœurs, et si l’on démissionnait ?
Si l’on retirait le monde de nous-mêmes ?
Si l’on se laissait gagner par la nuit ?
Pas par la nuit de l’angoisse, parce que l’angoisse c’est en quelque sorte très plein, mais par la nuit calme du silence quand toute activité a cessé, que tout est au point mort, avant que la grande lumière du jour n’arrive ?
C’est à ce moment-là que nous pouvons rencontrer la parole prophétique de Jésus, comme une parole qui vient nous rencontrer au-delà de notre pensée, au-delà de nous-mêmes.
Elle nous appelle par notre prénom et nous dit : « Viens, suis-moi ! ».

Amen

Plaisance, dimanche 26 janvier 2020 à Plaisance – Pasteure Marie-Pierre Cournot

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