Qui écoute la femme adultère ?

Culte Plaisance : 8 mars 2020

Lectures bibliques

Gn 32, 23-33

Rom 1, 16-17

Jean 8, 1-11

La femme adultère peut-elle sauver Jésus ?

Avant la prédication :

Dieu père et mère, je lis ces mots dans la Bible et je lutte avec eux. Que ton esprit aide à faire de mes mots des mots de bonne nouvelle pour ceux et celles qui les entendent.

Amen.

On peut apprendre beaucoup de choses sur ce texte… À propos de cette drôle d’histoire de femme traînée au Temple par des hommes pour que son cas soit décidé par un autre homme, le fils de Dieu, ou pourrait donc apprendre les choses suivantes :

  • Ce passage a été ajouté dans l’évangile de Jean. Au départ, il n’en faisait pas partie. C’est pour ça que dans les bibles, souvent, il est imprimé entre crochets. Parfois, dans certains manuscrits, il est ajouté ailleurs dans l’évangile de Jean, parfois, dans d’autres manuscrits, on le retrouve dans l’évangile de Luc. Ce n’est qu’au 3ème, voir au 4ème siècle qu’il trouve véritablement sa place dans l’évangile de Jean. Au début du 20ème siècle, à la lumière de ces données, les chercheurs, en particulier protestants, renoncent à interpréter ce passage, en disant qu’il n’est pas canonique.
  • On a beaucoup réfléchi à la mention que Jésus écrit quelque chose sur le sol. Cette indication est-elle historique et signifie-t-elle que Jésus savait écrire ? Si c’est plutôt une indication littéraire, pour construire la narration, qu’est-ce que Jésus aurait écrit par terre ? Traçait-il simplement des signes, pour manifester qu’il n’était pas intéressé à être impliqué dans la discussion ? Ou bien avait-il écrit un verset de la Torah pour répondre aux pharisiens et aux scribes ? Difficile de répondre de manière définitive à ces questions….
  •  On a aussi beaucoup discuté pour savoir comment ce passage présentait le judaïsme. L’évangile de Jean est connu pour avoir une représentation particulièrement négative du judaïsme. Cette représentation ne correspond pas à la réalité historique, mais elle est liée aux circonstances de la composition de l’évangile, dans une communauté qui doit se définir par rapport au mouvement majoritaire de l’époque et qui est convaincue qu’elle a une meilleure interprétation du judaïsme que les scribes et les pharisiens. L’évangile de Jean a donc tendance à présenter un portrait noirci des Juifs, à cause de son but narratif : montrer que Jésus a une meilleure lecture du judaïsme que les autorités juives traditionnelles.
  • Ce passage a beaucoup été utilisé pour condamner l’adultère et pour insister que si Jésus montre de la compassion pour la femme, il lui demande pourtant de ne plus pécher à partir de maintenant. Pour ces interprétations, il faut éviter de donner l’impression que Jésus est un dangereux libertin qui tolèrerait l’adultère. On insiste alors sur le fait que l’action de la femme est considérée comme péché, et qu’elle doit abandonner ce comportement.

Deux interprétations du texte 

Mais on peut aussi en gardant toutes ces choses apprises à propos de la péricope se poser la question de ce que le texte peut nous apprendre à nous… que cherche-t-il à nous dire ? Je vous propose de regarder deux interprétations assez différentes de ce passage :

Pour un exégète francophone que vous connaissez peut-être et qui est un grand spécialiste de l’évangile de Jean, ce qui est intéressant dans ce texte, avant tout, c’est la manière dont Jésus réinterprète la Torah. Dans cette lecture, quelques éléments du texte ont beaucoup d’importance : d’abord, Jésus s’assoie pour enseigner : c’est la position traditionnelle de l’enseignant dans l’antiquité. Cela, combiné avec le fait que les scribes et les pharisiens qui viennent s’adressent à Jésus en l’appelant « enseignant », presque comme s’ils lui disaient « professeur », peut indiquer que l’histoire se situe dans le contexte des controverses au sujet de la loi qui ont lieu entre les maîtres de la loi, ceux qui deviendront les rabbins. D’autres indices du texte confirment cette lecture. Les pharisiens et les scribes quand ils amènent la femme adultère, citent la loi de Moïse en affirmant qu’il est nécessaire de lapider cette femme. En réponse, Jésus va également faire une référence à des passages de l’écriture, pour indiquer qu’il faut que quelqu’un jette la première pierre. Le texte met donc en scène une controverse au sujet de la loi, ce que l’on appelle la halakha, une procédure qui cherche à proposer la meilleure interprétation de la loi pour les situations de la vie réelle. L’enjeu est donc de savoir si Jésus est capable de bien interpréter la Torah. Le narrateur du récit le dit explicitement puisqu’il interprète pour nous la venue des pharisiens et des scribes et nous dit qu’ils étaient venus pour mettre Jésus à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. 

Ce qui importe ici n’est donc pas tellement le sort de la femme, mais c’est la façon dont Jésus est capable d’interpréter la loi. Et pour cet exégète francophone, Jean Zumstein, le passage montre que Jésus offre une interprétation renouvelée de la Torah : loin de rejeter la loi, Jésus rejette des applications de la Torah qui mettent en danger la vie des êtres humains, mais il cherche dans la Torah des indications pour aider les personnes à articuler leur vie avec Dieu. Jésus réaffirme une conviction juive de l’époque pour contrecarrer l’interprétation des pharisiens et des scribes : la Torah doit conduire à la vie, et non pas à la mort. Elle ne peut conduire à la vie que si elle est appliquée avec compassion, et qu’elle permet de rediriger la personne vers une vie plus authentique. Le centre du passage, dans cette lecture, est le rapport de Jésus à la loi, et son attitude qui cherche à donner la vie.

Par rapport à cette lecture, une chercheuse américaine, qui a aussi beaucoup travaillé l’évangile de Jean, propose un autre éclairage sur le texte, en s’intéressant d’abord au fait que ce texte a beaucoup voyagé dans le canon, et qu’il n’a pas toujours fait partie de l’évangile de Jean tel qu’on le connaît aujourd’hui. Pour elle, si ce texte a beaucoup voyagé dans le canon et a eu de la peine à trouver sa place dans l’évangile de Jean aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il ne rapporte pas une histoire authentique à propos de Jésus, mais c’est parce qu’il constitue une menace pour le patriarcat : en effet, dans ce texte, Jésus se place du côté d’une femme et remet en cause un système injuste contrôlé par des hommes, pour offrir un espace de liberté et d’espoir à la femme. 

Ces deux lectures du texte sont assez différentes, et soulignent bien que ce passage a beaucoup de potentialités de sens. Pourtant, dans les deux cas, ces lectures offrent une image positive de Jésus. Il est celui qui appelle à la vie, celui qui défait les structures d’oppression et offre de nouvelles possibilités aux personnes qu’il rencontre. Et certainement, dans l’évangile de Jean, il est souvent présenté de cette façon-là, et il me semble très important que cette figure de Jésus existe, et soit rappelée. 

Je ne m’explique pas bien, alors, pourquoi, malgré mes différentes rencontres avec cette histoire de femme adultère sauvée de la lapidation par l’intervention du fils de Dieu, je reste sur mes gardes par rapport à ce texte. Cette histoire, je peux vous l’avouer, malgré ces belles et intéressantes interprétations, je n’arrive pas à l’aimer. Elle me résiste, ou c’est moi qui lui résiste. Je dois vous avouer également que cette histoire de résistance n’est pas rare dans mon rapport avec la Bible. Ce n’est pas la première fois que je me retrouve dans une position de lutte avec les textes bibliques. Il y a d’autres récits que je n’arrive pas à aimer, dans la Bible. Et souvent, ce ne sont pas les histoires difficiles qui me résistent, mais au contraire, ce sont celles qu’on aime traditionnellement bien, les préférées : peut-être la résurrection de Lazare par exemple, ou alors l’onction de Jésus par une femme anonyme. 

Lutter avec les textes

Je me console en me disant que le thème de la lutte avec la parole de Dieu est inscrit dans la Bible, comme l’a rappelé la lecture de Gn 32. Ce que j’aime–et là pour le coup c’est une histoire de la Bible que j’aime beaucoup–dans le récit de la lutte de Jacob, et qui résonne avec mon expérience et mon désir par rapport aux textes bibliques, ce n’est pas tellement que Jacob gagne la bataille (et encore, on peut se questionner sur cette victoire, qui fait de lui un éclopé…). C’est plutôt que Jacob veut continuer à lutter. Il n’est pas fatigué de ce combat. Il en redemande. C’est mon expérience, avec la Bible. Je ne m’en fatigue pas. J’aime encore que Jacob demande une bénédiction dans ce combat infini. J’aime à imaginer ma lutte avec les textes de cette façon-là : je n’ai pas envie qu’elle s’arrête, et j’en espère une bénédiction, j’en espère de bonnes choses. Alors je lutte. Aujourd’hui avec le récit de la femme adultère.

Il y a un détail du texte, en particulier, qui me heurte, et que je ne peux pas lâcher. Vous l’aurez remarqué probablement, dans l’ère de #metoo, de #balancetonporc… Dans cette histoire, on a des hommes, les pharisiens, les scribes, Jésus (et lui n’est pas n’importe quel homme, c’est le fils de Dieu !), qui s’affrontent à propos d’une femme. Tous ces hommes ont des statuts importants. Ils sont des maîtres de la loi, ils s’asseyent quand ils enseignent, ils connaissent la Torah, ils ont le droit d’en parler. Et ils s’affrontent sur la meilleure manière d’interpréter la loi par rapport à cette femme qui est placée « au milieu ». À aucun moment le texte ne nous dit que cette femme fait quelque chose. Les scribes et les pharisiens l’amènent, elle est saisie au milieu d’un adultère, on la place au milieu. Jésus ne la juge pas. Pour la grande majorité du récit, des hommes agissent sur elle, parlent d’elle, tiennent son sort entre ses mains. Elle n’a aucune autonomie (ce qui bien sûr correspond à la situation historique du premier siècle). Et pourtant à la toute fin du récit, Jésus lui adresse la parole, et lui pose une question. Je retiens mon souffle ! On va enfin entendre la voix de cette femme victime, sans nom, rendue silencieuse et à la merci des hommes autour d’elle. C’est tellement rare, une femme qui parle, dans les évangiles ! Quand elle répond à la question de Jésus, « Personne ne t’a condamnée ? », elle utilise deux mots : « Personne, Seigneur ». 

Deux mots. Personne. Seigneur. C’est le détail que je n’arrive pas à avaler. Alors, oui, on peut expliquer que la femme, contrairement aux pharisiens et aux scribes, utilise le titre correct de l’évangile de Jean pour parler à Jésus. Elle ne l’appelle pas « maître », « professeur ». Elle reconnaît son identité différente, et l’appelle « kurie » en grec, « seigneur ». La forme utilisée en grec correspond au vocatif, une manière de se mettre en relation avec la personne, de marquer un lien. Ce maître qu’elle appelle, c’est son maître. C’est le titre correct pour Jésus, celui que d’autres personnages dans l’évangile de Jean lui donne également, et bien sûr aussi des hommes. Jésus est le kurios, le Seigneur.

Et pourtant, ce mot confirme pour moi la seule place que cette femme peut avoir dans ce récit, celle d’une personne subordonnée à un seigneur. Et l’interaction avec le Seigneur va confirmer cette place. C’est lui qui affirme que lui non plus ne la juge pas, ce qui implique bien sûr qu’il serait en mesure de le faire, une réalité à peine voilée dans l’ordre donné à la femme « à partir de maintenant, ne pèche plus ». Elle a péché, Jésus le sait, et il lui demande de changer de vie. Pas étonnant que ce texte ait eu une destinée populaire dans l’église pour condamner l’adultère. Cette interaction finale entre Jésus et la femme fait que je n’arrive pas, à aucun moment, à voir ce texte comme bonne nouvelle, comme le reflet d’une libération effectuée par Jésus pour cette femme. 

Mes propres frustrations, l’expérience de tant de femmes autour de moi, dans le monde, mais dans l’église également, font que je n’arrive à voir dans cette histoire qu’un exemple de plus d’un récit où des hommes contrôlent la place et le sort des femmes. Parce que les femmes luttent encore si souvent pour avoir voix au chapitre, pour dire ce qu’elles veulent et qui elles sont, je ne peux pas voir dans ce récit l’histoire d’une femme qui est sauvée, mais bien plutôt le récit d’un concours entre des hommes pour savoir qui a raison à propos de cette femme. Il se trouve que dans ce cas-là, c’est l’homme le plus bienveillant à l’égard de la femme qui a raison, c’est Jésus qui l’emporte, heureusement pour cette femme. Mais que se serait-il passé si la femme avait résisté ? ou mieux encore, si elle s’était simplement levée et qu’elle était partie ? Je rêve de cette version du récit, d’un récit où cette femme, victime peut-être elle-même (après tout, il n’est pas du tout clair, dans l’antiquité que ce soit vraiment la femme elle-même qui aie été coupable dans un cas d’adultère. Il y a suffisamment de récits similaires dans l’antiquité qui indique qu’on parle d’adultère pour une femme alors même que c’est la femme qui est peut-être victime d’un viol), quitte cette scène dominée par des hommes et décide que ce n’est pas à eux de statuer sur son sort, Seigneur ou non. Cette histoire n’existe que dans mes « et si… » Elle ne peut être que vaine tentative d’échapper à ce qui me dérange tellement dans ce récit.

Que faire ?

Si la fantaisie n’est donc pas une option, que pouvons-nous faire ? Où me laisse mon combat avec le texte ? et surtout où se trouve la bénédiction, s’il y en a une ? Il me semble qu’il y a deux pistes à explorer pour donner sens à cette lutte. 

D’abord, je crois qu’il est important qu’il y ait lutte, et que cette lutte, comme dans le cas de Jacob, soit continue. Je n’ai pas envie de ne plus lire le texte biblique, je n’ai pas envie de renoncer parce qu’il y a des histoires qui ne me plaisent pas, des choses qui ne correspondent pas à ma manière de voir le monde. Au contraire, je pense que nous pouvons, dans nos luttes avec les textes bibliques, continuer de réfléchir, apprendre, nous confronter à nos propres questions. Dans le cas de la femme adultère, je peux, pour ma part, préférer l’histoire d’une femme qui serait celle qui, de la position accroupie, se redresse et choisit sa propre voie. Mais je peux aussi apprendre de la figure de Jésus, celui qui se dresse pour affirmer sa position d’interprète qui a autorité pour dire le bien et le juste, et qui choisit de se mettre du côté de celle qui souffre et qui est menacée. Dans nos diverses positions de pouvoir, nous pouvons garder à l’esprit que le pouvoir et le privilège qui nous est donné doit être utilisé pour ceux et celles qui n’ont pas de voix ou à qui on a enlevé le droit de parler. Notre pouvoir et notre privilège nous donnent également des responsabilités, responsabilités que Jésus endosse, pour la vie et non pour la mort. Il y a donc pour moi quelque chose à apprendre de la lutte avec le texte biblique. Mais peut-être qu’il y a aussi quelque chose que je suis en droit d’indiquer au texte avec lequel je lutte. Celui qui se bat avec Jacob ne reconnaît-il pas, avant de blesser Jacob, qu’il ne peut pas avoir l’avantage sur lui ?

Mon histoire, l’histoire de femmes et d’hommes autour de moi, indiquent au texte biblique qu’il n’est pas toujours suffisant de parler « à la place » des victimes, qu’il n’est pas toujours satisfaisant de rester dans la situation du Seigneur. Il y a d’autres dénouements possibles à l’histoire racontée en Jean, des dénouements qui donneraient véritablement la parole à la femme, pas seulement pour lui dire ce qu’elle doit faire, elle, mais pour l’écouter réellement, pour faire d’elle un sujet véritable. Le contexte historique et culturel de l’évangile fait que ces dénouements alternatifs sont impossibles à envisager pour les auteurs masculins de l’époque. Mais, et pour moi c’est là véritablement bonne nouvelle, grâce et miracle, l’évangile ne s’arrête pas au 1er siècle, avec les textes bibliques. Il est « puissance de Dieu, pour le salut de quiconque croit ». L’évangile, comme puissance de Dieu, vit dans nos communautés, parmi nous, et nous donne la force, la créativité et l’audace nécessaire pour imaginer de nouvelles manières d’incarner l’évangile. Nous pouvons donc, dans notre lutte avec le récit de la femme adultère, proposer qu’au lieu de parler à la place de la femme, nous inventions un évangile qui donne la parole aux victimes, qui offre un espace de témoignage et d’écoute, avant toute chose, et surtout avant de proposer un jugement, ou un conseil, ou un ordre. Simplement une écoute et un accueil, pour des histoires de vie qui nous déplacent, et nous interrogent. Il me plait de penser qu’aujourd’hui, si nous ré-écrivions cette histoire, c’est la femme qui aurait l’occasion de se « redresser » et d’apprendre quelque chose à Jésus, à travers ses mots et ses expériences. 

Amen.

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